Tourbière

20% de la population est vaccinée, les restrictions covid s’assouplissent partout, les restaurants rouvrent. Il est temps de retourner voir mon ami Benjamin que je n’ai plus revu depuis une éternité. Il lui faut une petite coupure, cela fait des mois qu’il a la tête dans le guidon pour l’organisation de son exposition Imag’en Ville.

Cap sur Dijon pour le weekend. Je profite du trajet pour acquérir un écran Eizo d’occasion spécialisé pour la retouche graphique. Lors du passage à la frontière, la douane Française me demande de me mettre de côté pour un contrôle. Après quelques questions liées aux restrictions sanitaires, elle me demande de montrer le carton de l’écran. J’avais deux solutions, soit payer la TVA pour l’écran que j’allais ramener en Suisse le lendemain soit faire demi-tour.

Je repars en Suisse déposer l’écran le temps du weekend chez une connaissance et je peux enfin rejoindre Benjamin sur Dijon quelques heures plus tard.

Le temps est maussade, des averses s’abattent régulièrement : pas très motivant pour rejoindre l’affût à blaireau. N’ayant jamais rencontré de salamandres tachetées, je lui propose d’aller à leur recherche. La météo semble parfaite pour les batraciens mais la période de ponte à la mare est terminée depuis bien un mois. Un peu pris au dépourvu, on s’équipe en vitesse puis nous parcourons les forêts à la recherche de la salamandre de feu. La forêt humide est superbe avec de la mousse recouvrant les arbres et les roches.

Malheureusement, pas de tache orange à l’horizon. Il y a bien quelques têtards dans un ancien lavoir mais rien à photographier… Il y a quelques escargots et limaces qui profitent de l’humidité.

L’exposition que Ben prépare se veut didactique et prétend montrer la faune et la flore que l’on peut trouver dans la région de Bourgogne. On se dit que plutôt que de se tourner les pouces en attendant la nuit que les salamandres pointent le bout de leur nez humide, on peut photographier des escargots de Bourgogne pour l’expo. Pas évident de mettre en valeur ces gastéropodes mais l’endroit est magique avec ces mousses.

 

 

Il nous faudra rentrer avant la tombée de la nuit car en France, le couvre-feu est appliqué après 21h.

Le lendemain, après avoir enlevé deux tiques de ma fesse droite, nous prenons la route vers la tourbière de Frasne. Sur le trajet, Fred, un ami de Ben professeur de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) nous rejoint. J’ai droit à l’histoire passionnante des traces laissées par les dernières glaciations comme des moraines contenant des matériaux calcaires (Würm – deux calottes, une sur les Alpes, une sur le Jura) ou du calcaire et du granite (Riess – avant-dernière glaciation encore plus forte où il n’y avait qu’une seule calotte glaciaire, couvrant les Alpes et le Jura et donc certaines langues allaient jusqu’à Lyon)

Nous voilà au parking de la tourbière. Après avoir tiré le portrait d’un petit papillon,

on enfile les chaussures et on commence le parcours fléché. Une tourbière est créée lors du retrait des glaciers. Le glacier, lors de son avancée, broie les roches les transformant en farine glaciaire (aussi appelé loess). Cette farine est étanche comme de l’argile et peut créer des lacs lors du retrait du glacier. Dans ces lacs, la vie se développe mais avec le temps, une mousse aquatique, la sphaigne prend le dessus.

Cette plante a une partie morte dessous et une partie vivante émergée. Au fil du temps, la partie morte va peu à peu remplir le lac. Des milliers d’années plus tard, il ne reste plus que de la sphaigne morte qui est transformée en tourbe qui peut être extraite, séchée et utilisée comme combustible.

Trou creusé pour extraire la tourbe

Brique de tourbe en cours de séchage: lanterne

Il y a plusieurs stades de vie dans une tourbière. Elle est dite vivante lorsqu’elle est encore en formation. A ce stade, elle peut être dangereuse car sous la couche de sphaigne se cache de l’eau. En marchant à sa surface, il est possible de traverser la couche de sphaigne et d’être pris au piège. L’eau dans les tourbières est très acide à cause du métabolisme de la sphaigne. Elle appauvrit les terres afin de les rendre inhabitables pour les autres plantes. La plupart de la faune et de la flore ne peuvent plus s’installer dans un milieu aussi hostile. Seules des plantes ultra spécialisées peuvent s’y adapter.

La mission du jour est justement de trouver une de ces plantes typiques des milieux pauvres et acides, la drosera. C’est une plante carnivore qui a la particularité d’avoir des petites excroissances rouges sur ses feuilles vertes sécrétant une sorte de glue.

 

Si un petit insecte a le malheur de confondre cette mixture visqueuse avec des gouttelettes de rosée, il sera pris au piège emplâtré des pattes aux ailes. Il sera ensuite lentement digéré pour apporter l’azote nécessaire à la synthèse des protéines pour la croissance de la drosera.

Contrairement à d’autres types de plantes carnivores, seul l’azote absent des sols pauvre est capté de cette manière. Le CO2, comme pour les autres plantes, est extrait de l’air via le processus de photosynthèse. C’est pourquoi les feuilles de la drosera sont vertes grace à à chlorophylle permettant la captation du gaz.

 

Ces plantes carnivores ne sont vraiment pas évidentes à trouver dans la tourbière. On pourrait presque reformuler la célèbre expression en « c’est comme trouver une drosera dans une tourbière de sphaigne ». L’œil expérimenté de Fred repère une nuance de couleurs rosée trahissant les droseras au milieu des mousses vertes.

Malheureusement, elles sont trop loin du chemin pour photographier les détails de la plante. On en trouvera cependant quelques-unes plus proches du chemin dans la zone non exploitée de la tourbière quelques kilomètres plus loin. La plante est vraiment minuscule, les feuilles font en moyenne 8mm de large et elles sont hautes d’à peine quelques centimètres

La plante n’est pas aussi impressionnante que ce que l’on pourrait s’imaginer lorsque l’on parle de plante carnivore. Mais elles sont très étonnantes et pleines de subtilités. On peut se plonger dans ce monde miniature à l’aide d’un objectif photo macro et découvrir un univers que nous ne soupçonnons même pas au quotidien, un monde où le danger est omniprésent.

Sur la boucle du retour, on s’attarde dans un petit champ de narcisses.

La lumière n’est pas optimale pour de belles images mais je décide de faire quelques portraits de « cœur » de la fleur. Je m’étonne de la diversité entre chaque individu. Certaines ont des étamines énormes (appareil reproducteur mâle) mais pas de stigmate visible (appareil reproducteur femelle) alors que sur d’autres plantes, le stigmate est visible et sort passablement de la fleur.

Fred émet une hypothèse concernant une stratégie pour éviter une auto pollinisation. Ainsi, en fonction de l’avancée de la floraison, un appareil reproducteur ou l’autre est plus mis en évidence pour minimiser les interactions internes à la fleur et optimiser la prise ou dépose de pollen par les insectes.

C’est assez incroyable cette capacité d’adaptation de la flore autant avec la drosera dans les milieux pauvres ou les stratégies de reproduction des narcisses. Merci à Fred pour m’avoir fait découvrir ces particularités, la nature me surprendra toujours !

*svp remplissez toutes les cases. Merci!